« Je n’étais pas dégagée de tout, je n’étais pas indifférente, Aspeth n’avait pas aucune envie de devenir mon amie, et j’étais l’une des personnes les moins cool de ma connaissance – en fait je passais mon temps à observer les autres, à m’interroger sur eux, je restais éblouie par leur légèreté d’être, et effondrée par le gouffre vertigineux qui nous séparait, mon épouvantable manque d’aisance, mon incapacité à être naturelle. Et je ne ressentais rien profondément ? Tout m’atteignait profondément – pas seulement mes rapports avec autrui, les attitudes ou les changements des autres, mais aussi bien le monde physique, le parfum du vent, l’éclairage vertical dans les salles de maths, le volume précis du poste de radio dans la salle de bain s’il était allumé pendant que je me brossais les dents. Le fait que je n’ai pas d’opinion sur, par exemple, les relations entre les Etats-Unis et la Chine ne signifiait pas que les choses ne me touchaient pas. Quant à savoir si mon inanité dépassait l’entendement, c’était plus difficile à déterminer dans la mesure où je ne savais pas ce que signifiait le mot inanité. »
« Malgré leurs belles paroles, la plupart des gens ne songent qu’à leur propre intérêt. La seule chose qui leur importe, c’est de manger ce qu’ils trouvent bon, de s’acheter ce qu’ils désirent. Quand on aime quelqu’un, on place le plaisir de l’autre au-dessus du sien. Suppose que nous n’ayons plus grand-chose à manger, je te donnerais ma part sans hésitation. Si nous manquions d’argent, je ferais passer tes désirs avant les miens. Ton contentement suffit pour me combler. Si tu es rassassiée, alors je n’ai plus faim. Si tu es heureuse, ton bonheur est le mien. Est-ce qu’il y a rien qui surpasse l’amour de l’autre ? Je ne vois pas. Si un savent démontrait scientifiquement cette aptitude que nous avons à aimer les autres, il rendrait à l’humanité un plus grand service que n’importe quel prix Nobel. Si on n’en prend pas conscience, si on refuse d’en prendre conscience, autant mettre fin à l’aventure humaine. Autant tout de suite en collision avec une météorite géante pour en finir rapidement. »
Qui suis-je ? Si par exception je m’en rapportais à un adage : en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je « hante » ? Je dois avouer que ce dernier mot m’égare, tendant à établir entre certains êtres et moi des rapports plus singuliers, moins inévitables, plus troublants que je ne pensais. Il dit beaucoup plus qu’il ne veut dire, il me fait jouer de mon vivant le rôle d’un fantôme, évidemment il fait alusion à ce qu’il fallu que je cessasse d’être, pour être qui je suis.
« De pouvoir croire n’importe quoi. »
Plus tard, je me rappellerais souvent ces paroles, quand elles se mirent de mon côté et quand elles me firent mal, quand elles me soutinrent et quand elles m’écrasèrent, quand je me retrouvai seul et le restai au milieu des vivants, et quand seuls les morts me tinrent compagnie. Le verbe croire est plus large et plus étroit qu’aucun autre, je l’apprendrais, et je me rappellerais souvent ces paroles, quand je pus et voulus croire, quand je découvris ce que pouvaient, ce que voulaient croire les autres, quand cela importait plus que tout et quand tout importait plus que ça. Quand j’eus tout, quand je me retrouvai sans rien, je me rappelai souvent ces paroles. Et ce soir-là, quand Raquel les prononça, je perçus leur gravité, leur transcendance, mais je ne les interprétai pas correctement.
« On tombe amoureux, on se sépare ou la mort vous sépare, et à mesure que les années s’accumulent, tout ce qui défile devant soi finit par paraître interchangeable. On n’arrive plus à distinguer le bien du mal, à juger la valeur des choses. Simplement, on a peur de voir se multiplier les mauvais souvenirs. Alors on voudrait que le temps s’arrête, que l’été ne finisse jamais. Soudain, on devient lâche. »
« On rencontre des milliers de gens différents au cours d’une vie, une femme des milliers d’hommes différents, de toutes sortes, et plus encore si elle ne cesse de sillonner le monde. Même ainsi, parmi les nombreuses personnes qu’on rencontre en moyenne, il est rare de se découvrir une harmonie presque immédiate et d’avoir un intérêt commun. Malgré toutes les possibilités de choix, les chances sont extrêmement minces. S’il y a un miracle, il faut le saisir. »
Regardez-nous. Nous sommes tous nés perdus, n’est-ce pas ? Nous sommes tous nés séparés de Dieu – la vie n’a de cesse de nous le rappeler – et pourtant nous sommes réels : nous avons des noms, des existences. Nous signifions quelque chose. Il le faut. Mon coeur est glacé. Je me sens si seul. Je me suis débarrassé de mon bloc de haine, mais que se passera-t-il si rien n’émerge pour venir remplir ce trou béant ? L’univers est tellement grand, et le monde magnifique, mais par cette belle matinée ensoleillée du mois d’août, une encre noire et glaciale coule dans mes veines, et j’ai l’impression d’être la chose la moins sacrée sur terre.
« Moi aussi, je suis au treizième étage d’une tour, juste en face de la tienne, lui disais-je, et nous nous regardons. La nuit tombe, les lumières s’allument, la lune surgit, nous sommes sur le point d’être démasqués. » « Tes lèvres sont collées à la vitre, me disait-il, comme un bouton de fleur sur le point de s’ouvrir. Au-dessous de nous règne la confusion : est-ce une manifestation, une révolution, un meutre, un accident de la circulation ? Non, ce sont des soldes géants de pantoufles et de lingerie. Quelqu’un a sauté par la fenêtre. Y a-t-il des blessés ? Les femmes s’enfuient à toutes jambes. Y a-t-il des chutes ? Un enfant pleure. Les enfants ne savent rien faire d’autre que de pleurer. Nous manquons de vigueur, toi et moi, notre environnement est nimbé de brume comme sur certaines photographies. »
On n’attend pas ainsi des lettres,
Mais une lettre,
Un lambeau de chiffon,
Avec de la colle autour.
Au-dedans, un seul mot,
Et c’est le bonheur. Et c’est tout !
On n’attend pas ainsi le bonheur,
On attend ainsi la mort.
Un salut militaire
Et du plomb dans la poitrine.
Trois balles et c’est tout (…).
Le carré d’une lettre.
Encre et magie.
Pour le sommeil de la mort
Personne n’est trop vieux.
Le carré d’une lettre.
« De son côté Lysa n’avait pas pu s’empêcher de penser à Thomas. Les types on y pensait autant, voire davantage, quand ils étaient loin. Les plus malins ils ne permettaient pas qu’on s’échappe de trop, ils savaient y mettre les formes dans la distance.
En cas de grandes jambes et de longs bras comme pour s’enfuir de l’internat faisaient tout juste illusion. Il fallait mieux s’en trouver un autre tout de suite, un remplaçant, quelque chose de sérieux pour étouffer ce qui resurgit sans prévenir avec le vent du soir, quelques pas dans la rue à la lisière des villes, ou dans l’attente un peu problématique d’un train qui ne vient pas. »